jeudi 20 novembre 2008

Toile et voile - Planer, planifier



(Voile là, pour toi, le non-navigateur qui plane (pratique le planage) et planifie

A la recherche de nouveaux dispositifs permettant de connaître d’autres mondes que la peinture à l’huile, (aller, va pour l’acrylique) j’ai longuement hésité entre la technique de voile qui présente l’avantage d’introduire de l’énergie dans mon activité mais au risque de faire gîter le tableau et la planification qui faisait entrer le hors champ dans le plan pictural mais vers des horizons spéculatifs incommensurables au non vu du bide actuel des spéculations financières.
Vais-je finalement battre en retraite ? Ça me paraît certain plus j’avance dans le temps.
Avant cela revenons sur le déplacement de la toile vers la voile : comment faire apparaître la distinction entre le moment où la voile s’utilise comme moyen et celui où c’est la fin préfabriquée qui se montre ? Je me dis que je ne peux pas me contenter d’une « navigation sur la toile » et autres métaphores que d’aucun prennent pour des sémaphores. Je me dois de rendre compte de cette téléologie qui ne regarde pas les choses de loin.

« Mettre les voiles »
La voile est moyen et elle ne l’est pas : la voile affalée sous le vent de la grand-voile sans qu’aucun équipier n’ait à se placer sur le pont apparaît comme fin, surtout lorsqu’elle est dans la tortue. C’est l’action qui domine, et elle domine lorsque, pleinement occupé à cette fin l’on hisse le spinnaker qui doit être gréé (moyen) avant d’être hissé (fin). En somme, par l’action, la voile change de statut. Si je considère maintenant le moyen disponible, je sais qu’il peut être mis en action tant que la toile n’est pas déchirée : pour cela, il n’y a rien à faire, mis à part le fait que la voile est embarquée. Venons en plus maintenant à cette opposition entre ce moyen technique qui se passe de mes mouvements et le dispositif de la voile qui manifeste cette même fin technique. Notons d’abord que le matériau qui assure l’étanchéité dans le rapport au vent n’a pas toujours été de la même matière, mais négligeons ce fait de négligence, ce ne sont pas les qualités qui sont en cause et plus, en action, mais les quantités. L’unité de la voile n’assure que le moyen, il me faut l’appareiller, c’est à dire lui conférer un point d’armure, faute de quoi elle n’est intégrable à aucun dispositif : celui-ci apparaît donc comme ce qui matériellement est nécessaire pour que quelque chose s’envisage et plus, se fasse : dès lors la voile détient un programme d’action…qui peut se complexifier : trapèze qui organise ma suspension au-dessus des flots, et le planage en dehors du cockpit. J’ai tendance à penser que le hors champ de ma planification n’est pas loin.



La planification
Mettre le monde à plat et se déplacer ensuite dans ce seul plan, c’est le pouvoir magique de la planification. Le dispositif du plan associé au crayon ou pinceau ne fut rien moins que la voie d’accès à l’art abstrait où se joua l’opposition entre peindre et dépeindre. L’espace plan n’est pas confiné à la peinture et l’activité prévisionnelle s’en est emparé pour produire un espace temps, du planning limité à cette petite partie d’un mur de bureau au lieu en apparence dématérialisé de mon ordinateur. Planifier désigne certes ce fait abstrait organisationnel d’une répartition des forces dans le temps de sorte que les moyens puissent être effectivement disponibles pour assurer les fins mais sans le calendrier, le graphe, l’allocation des ressources dans un tableau synoptique, l’unité de l’affaire serait compromise par des commandes contradictoires en raison d’une cohérence logique vite limitée devant la complexité du réel. La peinture s’ouvre- t-elle à de nouveaux horizons par ce dispositif (le plateforming rassemblant des activités diverses dans de grands hangars élargit le plan dans une autre perspective, à l'opposé d'une recherche d'homogénéité) qui la plonge dans le temps historique ? Retenons le fait que le dispositif ne connaît pas ce qu’il gère et traite indifféremment de l’image à vocation de transcription de l’espace visuel et de la projection dans le temps où l’espace a sa place mais dans l’invisibilité du signe. Devant ce planning, je suis dans la couleur avivée d’aujourd’hui et dans celle de demain marqué d’une autre nuance, je suis et je serai, avec ou sans untel, à telle heure ou nullement, néantisé par l’inutilité de ma présence, case vide. La planification me met à plat comme elle me regonfle pour le jour j. Et à l’heure h, je ne plane plus…quoique…


2 commentaires:

Jean Michel Le Bot a dit…

Moi même voileux, je suis assez intéressé par ce billet, mais qui joue un peu trop sur les mots non ?

La question de la planification me rappelle les Petites leçons de sociologie des sciences de Latour (un recueil d'article) et notamment l'article "le « pédofil » de Boa Vista, montage photo-philosophique". Où comment le pédologue passe du sol de la forêt amazonienne à sa représentation graphique. Pas de science sans plans, tableaux (synoptiques) ou graphiques qui remettent les choses à plat...

Un autre article intéressant qui parle des avions mais nous ramène aussi à la voile : E. Hutchins, "Comment le cockpit se souvient des vitesses" (dans la revue Sociologie du travail en 1994). Montre que le pilote ne "pose" pas l'avion mais aligne des aiguilles sur un cadran (comme le fait le voileux avec son compas pour garder le cap). Ici aussi nous sommes ramenés au plan du cadran.

Gilles Le Guennec a dit…

Moi même voileux, je suis assez intéressé par ce billet, mais qui joue un peu trop sur les mots non ?
Je voulais pourtant m’intéresser aux dispositifs. Il arrive que les mots interposent leur mythe et j’ai peser la question de savoir si le planage tel qu’il est employé en navigation de plaisance pouvait avoir un sens technique en dehors de son rapport à « planer », le fait d’avoir la tête en l’air. L’aéroplane a recours au plan de l’aile et autoriserait l’appellation « planage » ; mais s’agissant du plan d’eau, le skipper joue à le frôler, un peu comme le motard dans sa position excentrée : la piste est à la fois un dispositif et en même temps sa mise à disposition n’est jamais totalement assurée : il faut faire attention . La machine que compose l’équilibrage du véhicule, intégré à sa motorisation-rotation ne fait pas avancer le véhicule en permanence.
Pour éviter d’aller dans le décors, l’équipier latéral du motard se donne pour fin de corriger constamment les déséquilibres qui surviennent constamment , par les virages, les creux et les bosses mêmes infimes de la route. Ainsi, le « planage » pourrait bien être l’expression du technicien vantard qui « a sa technique », alors qu’il est dans l’action laborieuse, asservi à une fin qui ne lui laisse aucun répit parce qu’elle n’est jamais totalement assurée. Le dispositif du plan (planification) auquel a recours Thierry Lapeyre dans une activité de peinture par teinture qui comporte principalement le trempage dans de l'encre d'une feuille de papier est de même mis en péril par la minceur extra-fine du papier requise par ailleurs pour assurer une transparence dans le rapport à une source lumineuse placée au verso. Les deux mains soulevant la feuille sont tenues de le faire verticalement et la marche vers le lieu du séchage est lente pour éviter ensuite que la résistance de l'air ne plie le papier et que les deux faces se collent l'une à l'autre. Chacun a pu expérimenter l'utilisation du ruban adhésif en rouleau: le constructeur-exploitant dévide la bande en veillant à maintenir son plan pour qu'elle n'adhère pas à elle-même. De sorte qu'il ne tire pas seulement sur l'adhésif avec la pince du pouce et de l'index, il tire sur toute la largeur de la bande en repliant l'index pour assurer sa planéité. C'est revenir ainsi sur l'inefficacité du dispositif et au recours à son contrôle dans sa mise en action.

La question de la planification me rappelle les Petites leçons de sociologie des sciences de Latour (un recueil d'article) et notamment l'article "le « pédofil » de Boa Vista, montage photo-philosophique". Où comment le pédologue passe du sol de la forêt amazonienne à sa représentation graphique. Pas de science sans plans, tableaux (synoptiques) ou graphiques qui remettent les choses à plat...

Merci de m’offrir l’occasion de découvrir plus que « toute une littérature » autour du compte-rendu d’expérience de Bruno Latour.

Un autre article intéressant qui parle des avions mais nous ramène aussi à la voile : E. Hutchins, "Comment le cockpit se souvient des vitesses" (dans la revue Sociologie du travail en 1994). Montre que le pilote ne "pose" pas l'avion mais aligne des aiguilles sur un cadran (comme le fait le voileux avec son compas pour garder le cap). Ici aussi nous sommes ramenés au plan du cadran.

D’où la puissance de la formule marcher au radar…