jeudi 3 avril 2025

Labyrinthe et structure



On rétorquera facilement que le développement de cette confrontation est tué dans l'œuf puisqu'il revient à opposer un objet réel à un objet abstrait.

L'intérêt du labyrinthe ne tient pas qu'au jeu qu'il instaure. A priori, il me paraît proche de la démarche du chercheur un peu perdu dans la forêt de ses propres hypothèses qu'il n'a pas pu vérifier de sorte qu'elles prennent la consistance d'un mur impénétrable. Face à cette construction, il semble qu'il y ait un réseau mental de possibilités qu'il suffit de se représenter pour que s'abolisse les obstacles tant le mythe est présent dans toute pensée par une confiance accordée au mot sur la base d'un critère uniquement logique.

Or précisément, une tétra-logique est en cause qui fait que ce qu'on prend pour objet est aussi une chose ouvragée qui l'excède, un jeu sociétal de gens qui s'amusent à se perdre temporairement et volontairement, enfin, un plaisir de distraction plus ou moins agréable.

Bref, le labyrinthe vaut plus qu'un jeu de l'esprit.

Il vaut surtout comme un trajet au double sens du mot : car un déplacement suit un chemin déjà là et des barrières réelles arrêtent le promeneur. Dans la structure, le penseur peut se référer à des expériences impossibles, les « expériences de pensée » d'Einstein et de Galilée sont célébrées par Etienne Klein. Elles sont probables mais le doute demeure ; le réel qu'elles rencontrent est trop facilement négligeable. Être à cheval sur un rayon de lumière, laisser tomber deux pierres encordées du haut de la tour de Pise sont des expériences sans suivi possible et leur conclusion n'est pas imparable pour qui ne connaît pas l'industrie du vide autrement que par oui-dire.

La chute des corps obéit aux lois physiques : tous les corps quel que soit leur poids tombent dans le vide à la même vitesse. Mais dans l'environnement terrestre des forces de frottement apparaissent et contredisent le physicien fort de sa technique du vide.

L'activité hors laboratoire n'a pas le crédit de celle qui a le secours d'un équipement dédié aux expériences scientifiques. Que le pékin lambda se trompe énormément est un fait, mais ce fait existe en dépit du discernement qui l'écarte.

Conclusion : faire avec les choses telles qu'elles font ne conduit pas à la vérité absolue ; le relatif où vit le citoyen « moyen » agit sur ses pensées comme sur son être et sa vie comme sur son vouloir. Cette schématique et cybernétique discrètes sont à prendre en compte pour passer de la philosophie de l'homme de bien à l'anthropologie du tel quel.



Labyrinthe inachevé


Le parcours de la gouge dans ce labyrinthe en vue butte contre des talus, murs de plus en plus nombreux qui forment, la fatigue aidant, une forteresse. Le graveur modifie la finalité à atteindre : ce ne sera pas un renoncement mais un projet inachevé de labyrinthe qui rejoindra plus fortement le rapport imagé aux difficultés dans l'ouvrage. Ces difficultés, quelles sont-elles ? Pour graver, le manche ne fait pas seulement partie de la manutention ; il relève d'une protection car, arrondi et élargi, il s'oppose, en force de réaction, à l'avancée de la pointe. Mais la durée du travail contraint néanmoins le graveur à prendre une pause car en plus, il y a cette pointe à juguler par l'index en appui qui constamment dose l'effort et oriente le trait. Ainsi le trajet se modifie : la visée n'est pas toujours amoindrie pour autant : ici, le graveur se met à détourer le cloisonnement ; il a perçu que le champlevé qui reste à faire pouvait produire l'image d'un noyau dur à mettre en évidence, cette forteresse invoquée.

La performance errante des mises en actions du disponible technique me fait penser que la production s'oppose à la fabrication comme le labyrinthe à la structure.


vendredi 21 février 2025

Les traversées




Ce plancher a connu bien des gens ; 
lieu commun d’actions de toutes sortes 
qui ont aussi traversé les sujets.
Il n'est pas que dans la foule 
que nous sommes agents de moyens
qui ont été mobilisés ailleurs 
pour des transactions 
qui aboutissent à une fin qui nous échappe.
Les collaborations involontaires 
sont nombreuses. 
Revendiquer le statut d'auteur, 
pour avoir une certaine légitimité
 indépendamment de l'arbitraire 
qui l'autorise à peu de frais. 
La singularité du fait plastique 
ne peut ignorer les fournisseurs 
de l'ouvrage qui ont oeuvrer à leur insu 
en apportant qui une teinte, 
qui un degré de saturation 
ou de luminosité ou de pastosité
pour ne parler 
que des couleurs en peinture.
Quant à la gravure, 
telle qu’elle se montre par ce plancher, 
on retiendra le fait que des sabots 
puis des souliers crottés 
ayant marqué les champs et marqués d’eux 
ont garni de poussière 
les interstices des lattes du parquet. 
Et suite à une restauration de l’habitat, 
voilà que les lattes sont jetées dehors en tas 
puis laissées là dans le jardin
donnant le temps aux graines 
de tomber au sol. 
Un jour, une fois le tas transporté à la déchetterie
et la terre découverte
les graines pointent leur germe.
Mais que dire encore 
de ce génome qui traverse les familles et leurs âges ? 
Nos amours y font actions dans des lits
à plus long terme que nos vies.


mercredi 7 août 2024

Atelier de Recherche Technique Babi* Ergole Portes ouvertes 2024

 https://www.calameo.com/rennes-ville-et-metropole/read/005416234befbf2f60705

Atelier de Recherche Technique (A.R.T.) Babi* Ergole 


Des babioles sous nos pieds


Faire pour faire valoir l’ergologie...

...cette ambition est de montrer l’activité telle qu’elle peut avoir lieu n’importe où et n’importe comment. Il ne s’agit donc pas d’Art avec une majuscule, mais plutôt de rechercher une approche de ce qui se fait à notre insu lorsqu’on fait quelque chose.

Le lieu de cet atelier peut vous paraître proche d’un capharnaüm, d'une ressourcerie. Certes, il y a comme on dit du désordre, mais en même temps, c'est le produit d'une diversité de dispositifs techniques. Et par vos regards, vous en avez déjà fait quelque chose. C’est ce moment d'utilisation virtuelle qu'il y a à remettre en cause.

Certes on peut se poser la question : « à quoi ça sert ? », mais rechercher du moyen pour faire d’une chose quelque chose d’autre qui devient fin, cela n’est pas suffisant pour appréhender l’action toujours outillée. Et donc une technique qui n'est pas d'emblée à notre service. Elle apporte son analyse des moyens et des fins. C’est pourquoi le but, la plupart du temps, de cet A.R.T. (atelier de recherches techniques) est de proposer des chantiers pour des productions plus analytiques... 


* L’appellation combine le nom de l’immeuble de l’atelier, Babia Gora, point culminant de Pologne, avec l’ergologie médiationniste.

mercredi 10 avril 2024

Chantier d'ergologie

Hommage à Jean Gagnepain1

Extrait vidéo du chantier d'ergologie du 19 novembre 2023

(captation: Thierry Lefort, mise en ligne Patrice Roturier)

 


En voici le résumé:

Jean Gagnepain, avec son équipe d'enseignants chercheurs, nous a tous fait penser, voire vibrer par son  anthropologie clinique médiationniste, qui fait place distinctement aux capacités humaines naturelles et culturelles de représentation, de manipulation technique, de vie sociale et de décision libre. Il a notamment relevé la part de l'homo faber qui est quotidiennement en nous par une analyse autonome de l'art et de la technique. C'est dans ce cadre spécifique de l'activité que s'insère ce chantier d'ergologie.


La vidéo : des babioles pour analyses

Il est à considérer que les babioles sont à la fois des choses tangibles pour des propositions d'action et des formes techniques abstraites. Leur mobilisation spontanée liée à notre capacité technique se heurte aussitôt au fait réel ; ce qui conduit, de structure en restructuration, à mettre en action d'autres matériaux et dispositifs.

Comme toute chose ouvrée, la babiole fait résistance à l'analyse technique qui pourtant s'y incorpore comme un déjà là. Et si la prise, relative au passage à l'action, est une analyse, elle est en même temps aux prises avec les identités et unités formelles de cette analyse.

Ce chantier est donc l'invitation à une attention au jeu de la structure et de la dialectique, de la fabrication et de la production, de la technique et de l'action, qui fait valoir une double conduite. Toute action prend le risque des contraintes structurelles et des réalités conjoncturelles.

En introduction aux expérimentations proposées avec les babioles, une démonstration avec une boule soumise à des manipulations diverses fait valoir des identités et des unités techniques en terme de matériaux et de dispositifs et surtout leur rencontre avec un plan de table particulier.

La démonstration continue par une attention aux différentes façons de s'y prendre avec des pinces multiprises qui résistent à la manœuvre et interrogent le technicien que nous sommes tous.

Elle se termine par un alignement d'écheveaux divers sur des critères techniques à justifier.

Bref, l'inefficacité, principe fondamental de la technique, revient en leitmotiv.

Le chantier analytique, sorte de jeu, se déroule en trois parties 

Une démonstration, (rapportée par la vidéo) à l'enseigne du camelot de foire, vise à suggérer une approche ergologique ouverte, en amorce de chantiers au pluriel ; 

la seconde partie consiste pour le groupe à se répartir en faces à faces de chaque côté de tables dispersées où l'on manipule et débat en y disposant pour analyse, côte à côte, des babioles tirées de fonds de tiroirs. En aide, des cartes de jeux apportent quelques pistes...

Une fois les discussions de tables terminées, on se rassemble pour remettre en cause les problèmes apparus et leurs questionnements.  

On ne parle pas tous la même technique, c'était attendu.

1- Jean Gagnepain est né le 16 novembre 1923

vendredi 1 mars 2024

NON-ISOLATION

    Rien n’est isolé. Le secteur industriel de la construction le sait en dépit de ses techniques diversement nommées. 

    La cellule de l’atelier du 13B était «isolée». 

    Les problèmes sont apparus lorsque dans l’alvéole voisine du dentiste on détecta un taux d’humidité qui devint vite insupportable. On incrimina la toiture. Des experts vinrent et l’on inspecta tous les toits. Pour lever la perplexité, on mit la couverture de single en pression. Des cloques se formèrent. On dut reconnaître que les fuites ne venaient pas de là. Finalement, on découvrit que le chauffage urbain était en cause par des fuites dans la tuyauterie souterraine. Le dentiste était content, moi, un peu moins: il fallut faire appel au couvreur pour réparer la toiture abîmée par l’expertise à tout crin.




    Gilbert Simondon a constamment mené une réflexion sur la technique, «Du mode d’existence des objets techniques», et en parallèle il a ressassé la question de «l’individuation psychique et collective». 

    Le chauffage urbain qu’on bénéficie ou non de ses services intéresse tous les habitants. L’évidence nous dicterait de ne pas s’y attarder si ce n’était que la quantification des choses et leur séparation n’efface pas la question de savoir comment on isole abstraitement et conjoncturellement les unités supposées. La photo nous montre des plans et des planches en appui sur une cloison qui mène jusqu’au toit. Lorsque je fis appel à l’entreprise de couverture, les couvreurs ne s’embarrassèrent pas avec la longueur des clous destinés à assembler la bâche de couverture aux panneaux de bois aggloméré. Il travaillaient sur le toit sans souci de savoir quelle serait la conséquence de leur travail sous le toit. À moins qu'ils n'espéraient secrètement obtenir un chantier supplémentaire d'isolation en sous-toiture... Le résultat, je m’en rendis compte tardivement mais il n’était que trop présent: les clous avaient traversé les panneaux et fait éclater l’aggloméré en de nombreux endroits de sorte que des trous apparaissaient ça et là avec des écailles correspondantes au sol.

lundi 8 janvier 2024

EMPRISES

Ainsi va l'ouvrage : ni l'ustensile ni l'appareil ne sont ce qu'on a en main puisque l'action redistribue en une nouvelle unité de prise les segments d'engins et de machines. Prendre et être pris, actif quand la conjoncture particularise ses facteurs et alternativement passif par confiance technique, les choses et le constructeur s'y font.

Les vecteurs potentiels ne se limitent pas à l'espace qui fait voir en grand ou concentre sur les détails, le temps qui permet la confrontation tranquille des façons de faire possibles, l'argent qui minimise ou maximalise les moyens et les fins. L'ouvrage est porté par le trajet lui-même - c'est un poids lourd à porter ou une force utile – par le constructeur à l'avant poste mais aussi par l'exploitant pour qui l'on produit et qui n'est pas sans technique.



                      
Serre-cruche de cafetière et serre-tête porte-écouteurs

          NB : nul besoin de poignée pour prendre les écouteurs

vendredi 24 novembre 2023

La magie de l'image


Les choses en place


Revenons sereinement sur cette efficacité particulière proche de la passivité liée à la conduite technique. La disjoindre du comportement, c'est revoir l'attitude, la remplacer par une attention qui consiste à ne rien faire pour laisser faire les dispositifs. Non pas seulement parce qu'elle comporte le principe structural de négation de l'action qui promeut une disponibilité de l'outil : la fabrication, mais aussi pour que soit repéré le processus magique par lequel les fonctionnements de dispositifs prennent la place du constructeur au point de lui dicter ce qui est à faire et ne pas faire. La magie, pour être l'équivalent analogique du mythe face à la science, s'oppose à l'esprit pratique et tente néanmoins mais autrement de rejoindre le réel. La magie reste à détacher de l'exotisme du primitif et même des études ethnologiques qui tentent de la cerner ailleurs et jamais chez nous.

Or le consumérisme est là qui rend le magique tellement évident ! Nous achetons des pouvoirs et croyons dur comme fer qu'avoir, c'est pouvoir. Cette conviction fait de chacun un mage au quotidien sans qu'il soit nécessaire pour en être convaincu, d'éclairer une nouvelle citrouille d'Halloween.

Les emballages, les affichages, les slogans et leur publicité se pressent de tous bords pour remplir le vide en cédant à l'appel d'air de nos représentations du mieux-être. Mais l'attitude du consommateur n'est pas réduite à la marchandisation des plaisirs ; elle est propre au processus magique par lequel on fait parce qu'on présuppose un pouvoir faire déduit de la disponibilité de l'outil et indépendant de l'adéquation au réel à construire. Si je ne savais pas, à tort ou à raison, que « ça marche », je n'essaierais pas tel outillage ; on est convaincu d'acheter sur cette base. Et plus, on poursuit son affaire parce qu'on en attend un résultat qui n'est pas encore complètement assuré. La confiance technique est dans l'oeuf forte de magie autant que de pratique (ou d'empirie, selon le terme de Jean Gagnepain).